Je suis RSSI depuis vingt ans. Et depuis vingt ans, j’observe le même cycle se répéter : une technologie émerge, une communauté se forme autour d’elle, un discours s’emballe et les décideurs, pressés de choisir un camp, finissent par prendre de mauvaises décisions pour de bonnes raisons.
L’open source, aujourd’hui, est au cœur de ce cycle. D’un côté, ses partisans en font un rempart naturel contre les éditeurs opaques et les backdoors gouvernementales. De l’autre, ses détracteurs agitent les fantômes de Log4Shell et de XZ Utils pour vendre de la réassurance propriétaire.
Les deux ont tort, ou plutôt, les deux ont raison dans des contextes qu’ils omettent soigneusement de préciser.
Cette tribune est une tentative de remettre les termes du débat à leur juste place, avec les nuances que ni les commerciaux ni les évangélistes ne vous offriront spontanément.
Ce que je vais vous expliquer, c’est pourquoi la vraie question n’est pas « open source ou propriétaire ? » mais « quel niveau de garantie pour quelle criticité ? ». Et plus important encore, pourquoi la souveraineté numérique, souvent réduite à un argument marketing, est en réalité une contrainte opérationnelle que trop d’organisations découvrent trop tard.

1. L’open source n’est pas synonyme de sécurité, ni de son absence
C’est le premier malentendu qu’il faut dissiper. L’open source ne garantit pas la sécurité, tout comme le code propriétaire n’est pas, par nature, dangereux. Ce qui compte, c’est la gouvernance qui entoure le code, qu’il soit ouvert ou fermé.
1.1 Les atouts réels de l’open source en cybersécurité
L’argument central (et réel) de l’open source est la transparence : le code est lisible, auditale et vérifiable par n’importe quel expert indépendant. Un avantage considérable dans un monde où la confiance aveugle dans un éditeur unique est de plus en plus challengée.
- Audit communautaire : des milliers de développeurs et de chercheurs en sécurité peuvent inspecter le code, identifier des failles et proposer des correctifs — souvent plus vite qu’une équipe interne.
- Réactivité sur les vulnérabilités connues : lorsqu’une faille est identifiée, la réponse communautaire peut être extrêmement rapide. Les correctifs de projets majeurs (Linux, OpenSSL, Apache) sont souvent disponibles en heures.
- Absence de backdoors imposées : le code ouvert rend structurellement impossible l’insertion discrète d’une porte dérobée imposée par un gouvernement ou un acteur tiers, contrairement aux solutions propriétaires opaques.
- Pérennité théorique du code : un projet open source bien diffusé ne disparaît pas avec son éditeur. Le code peut être forké, maintenu, repris.
- Personnalisation sécurité : l’organisation peut compiler, configurer et durcir elle-même les composants selon sa politique de sécurité propre.
1.2 Les limites structurelles que les DSI sous-estiment
Ces atouts sont réels. Mais ils reposent sur des conditions que beaucoup d’organisations ne remplissent pas, et que les commerciaux open source s’abstiennent soigneusement de mentionner.
La transparence n’est un avantage que si quelqu’un regarde. C’est là que le bât blesse. La vaste majorité des organisations qui déploient des solutions open source n’ont ni le temps, ni les ressources, ni les compétences pour auditer réellement le code qu’elles utilisent. Elles bénéficient théoriquement de la transparence, mais en pratique, elles font confiance à la communauté, ce qui n’est pas si différent de faire confiance à un éditeur.
XZ Utils (2024) : pendant deux ans, un acteur malveillant a patiemment infiltré un projet open source critique, obtenu les droits de mainteneur, et inséré une backdoor dans une bibliothèque de compression utilisée par la majorité des distributions Linux. La transparence du code n’a pas suffi : personne ne regardait avec suffisamment d’attention.
Autres vulnérabilités structurelles de l’open source :
- Risque supply chain majeur : les projets open source s’appuient sur des centaines de dépendances transitives. Une seule bibliothèque compromise peut affecter l’ensemble de la chaîne — c’est l’enseignement principal de Log4Shell (Log4j, 2021).
- Typosquatting et packages malveillants : des packages npm, PyPI ou Maven portant des noms quasi-identiques à des packages légitimes sont régulièrement utilisés pour diffuser du code malveillant.
- Projets orphelins : un nombre significatif de bibliothèques open source en production ne sont plus maintenues activement. Sans mainteneur, sans patch, la faille identifiée reste ouverte.
- Expertise interne requise : le déploiement sécurisé d’une solution open source suppose une équipe capable de compiler, configurer, durcir et patcher les composants. Ce n’est pas le cas de la majorité des organisations de moins de 5 000 collaborateurs.
- Absence de responsabilité contractuelle : en cas d’incident, la communauté ne vous dédommage pas. La responsabilité est entièrement portée par votre organisation.
2. La souveraineté numérique : bien plus qu’un argument marketing
La souveraineté n’est pas un concept abstrait réservé aux débats de politique industrielle. C’est une réalité juridique et opérationnelle qui a des conséquences directes sur la sécurité de vos données.
2.1 Le risque extraterritorial : la menace invisible
La plupart des DSI sont conscients du RGPD. Beaucoup ignorent encore l’impact réel du CLOUD Act américain (2018). Cette loi autorise les autorités américaines à exiger l’accès aux données de toute entreprise de droit américain — y compris lorsque ces données sont hébergées en Europe, sur des serveurs situés sur le sol français.
Un acteur utilisant Microsoft 365, Google Workspace ou AWS, même hébergé en région européenne, n’est pas à l’abri d’une injonction CLOUD Act. Ses données peuvent être transmises aux autorités américaines sans notification préalable, et sans recours possible devant les juridictions européennes.
Pour les Opérateurs d’Importance Vitale (OIV), les établissements de santé, les administrations et toute organisation gérant des données sensibles, ce n’est pas un risque hypothétique : c’est une exposition permanente.

2.2 Ce que les certifications garantissent réellement
Une solution souveraine sérieuse n’est pas estampillée souveraine pour la forme : elle le démontre à travers l’obtention de certifications indépendantes. Il existe différents référentiels clés pour les décideurs français et européens :
| Certification | Ce qu’elle garantit | Applicable à | Garantie de souveraineté |
| ISO 27001 | Système de management de la sécurité de l’information — processus, organisation, contrôles Ne garantie une souveraineté numérique. | Toutes organisations | Non |
| SecNumCloud (ANSSI) | Niveau de sécurité le plus élevé pour le cloud en France — audit technique indépendant. Ne garantie une souveraineté numérique. | OIV, État, données sensibles | Non |
| HDS | Hébergement des Données de Santé — conformité stricte pour les données médicales | Santé, CNAM, hôpitaux | Non |
| NIS2 (UE) | Directive européenne imposant des exigences de sécurité aux entités essentielles et importantes | Secteurs critiques UE | Non |
| Numérique France Garantie | Nouvelle certification garantissant l’origine et la valeur ajoutée des solutions numériques utilisées de Origine France Garantie | Toutes organisations | Oui, mais pour la France seulement |
Comme nous pouvons le voir, aucune des certifications ne garantie réellement une souveraineté d’un point de vue d’indépendance vis à vis d’acteurs extra Européens. La nouvelle certification NumériqueFranceGarantie s’en rapproche mais n’est valable que pour la France.
3. Grille d’analyse pour les DSI
Au-delà du débat théorique, voici les critères concrets que je recommande d’évaluer systématiquement, qu’il s’agisse d’une solution open source ou propriétaire souveraine.
| Critère d’évaluation | Open Source | Souverain Propriétaire |
| Transparence du code | Totale / auditable publiquement | Certifications indépendantes (ISO, ANSSI) |
| Responsabilité en cas d’incident | Portée par votre organisation | Partagée avec l’éditeur via SLA |
| Immunité extraterritoriale | Variable selon hébergeur choisi | Garantie contractuelle (hors CLOUD Act) |
| Correctifs et patches | Communauté / délais variables | SLA garantis, patches certifiés |
| Risque supply chain | Élevé (dépendances transitives) | Maîtrisé / chaîne auditée éditeur |
| Expertise interne requise | Élevée / équipe dédiée nécessaire | Faible / support éditeur inclus |
| Coût total de possession | Licences nulles, coûts ops élevés | Abonnement prévisible, TCO maîtrisé |
| Résilience opérationnelle | Dépend de l’architecture choisie | Multi-cloud souverain, SLA garanti |
| Conformité NIS2 / RGPD | À construire / effort significatif | Intégrée / certifiée par l’éditeur |
4. Mon conseil : arrêtez de choisir, commencez à stratifier
La vraie question n’est pas « open source ou propriétaire ? » mais « quelle couche de mon architecture peut se permettre l’open source, et laquelle nécessite des garanties contractuelles ? ».
En tant que RSSI, je raisonne par zones de criticité :
| Zone | Composants types | Recommandation |
| Zone rouge (données critiques) | Collaboration, messagerie, données RH, données de santé, documents stratégiques | Solution souveraine certifiée propriétaires ou open sources |
| Zone orange (socle infrastructure) | OS (Linux), serveur web (Apache/Nginx), virtualisation (KVM) | Open source audité + configuration durcie + patch management |
| Zone verte (outils périphériques) | Outils de dev, tests, monitoring non-critique, prototypage | Open source libre / sous surveillance SBOM |
5. Les questions que vous devez poser à tout éditeur
Qu’il s’agisse d’une solution open source packagée ou d’une solution propriétaire, voici la liste des questions non-négociables que j’adresse à tout fournisseur en phase d’évaluation :
Pour une solution open source
- Qui maintient activement le projet, et depuis combien de temps ?
- Quelle est la politique de divulgation des vulnérabilités (CVE) et quel est le délai moyen de patch ?
- Disposez-vous d’un SBOM (Software Bill of Materials) documentant l’ensemble des dépendances ?
- Qui assure le support en cas d’incident de sécurité critique — et avec quel SLA ?
- Avez-vous fait l’objet d’un audit de sécurité indépendant ces 18 derniers mois ?
- Où sont hébergées vos données si vous utilisez une version SaaS du produit ?
Pour une solution propriétaire souveraine
- Quelles certifications détenez-vous, et pour quelle périmètre exact (ISO 27001, SecNumCloud, HDS) ?
- Où sont hébergées les données — et quelle est la nationalité juridique de chaque prestataire d’hébergement ?
- Votre contrat prévoit-il des clauses de réversibilité sans frais de sortie ?
- Quels sont vos délais contractuels de patch en cas de vulnérabilité critique (CVSS ≥ 9.0) ?
- Votre code source est-il soumis à des audits de sécurité indépendants ? Avec quelle fréquence ?
- Quelles données sont collectées par votre plateforme, et pour quelles finalités ?
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Télécharger la checklistConclusion : la souveraineté n’est pas un luxe
Je terminerai par une conviction forgée en vingt ans de pratique de la sécurité des systèmes d’information.
L’open source est un bien commun précieux, un accélérateur d’innovation et un levier de transparence. Mais il n’est pas une politique de sécurité en soi. Sans gouvernance, sans expertise interne, sans audit, il peut devenir une fausse sécurité, plus dangereuse encore parce qu’elle donne l’illusion du contrôle.
La souveraineté numérique, à l’inverse, n’est pas un argument commercial nationaliste. C’est la condition pour que vos données restent sous la juridiction dans laquelle vous opérez, que votre activité ne dépende pas d’un SLA régi par le droit du Delaware, et que la prochaine injonction extraterritoriale d’un gouvernement tiers ne vous prenne pas par surprise.
Le DSI qui choisit bien ne choisit pas forcément l’open source ou le propriétaire. Il choisit la solution dont le niveau de garantie est proportionnel à la criticité de ce qu’elle protège et dont il peut vérifier, contractuellement et techniquement, que ces garanties sont réelles.
C’est à cette condition, et à cette condition seulement, que la sécurité cesse d’être une case à cocher pour devenir une réalité opérationnelle.
Open source et libre sont souvent confondus mais là c’est un autre débat autour des communs numériques !