La question de la dépendance numérique de l’Europe est abordée depuis plusieurs années. Pourquoi le sujet s’accélère-t-il maintenant ? Tout simplement parce que la question a changé de nature : elle n’est plus seulement économique, elle touche désormais l’accès aux outils eux-mêmes, et l’IA en fait une dépendance plus profonde que toutes les précédentes.
Cet article s’appuie sur le premier Yapping de la Semaine de la Souveraineté Numérique, animé par Alain Garnier, notre président-fondateur, avec Christophe Aulnette (Seven2, ancien dirigeant de Microsoft) et Matthieu Hug (Tilkal). Rendez-vous à la fin de l’article pour découvrir le replay de leur échange.
Un retard qui ne date pas d’hier
Le numérique est devenu le premier secteur économique mondial. Les plus grandes capitalisations boursières de la planète sont presque toutes des entreprises technologiques, et leur influence touche la façon dont nous travaillons, consommons, nous informons et débattons. Deux pôles dominent ce secteur : les États-Unis et la Chine. L’Europe, elle, compte, malheureusement, peu d’acteurs de premier plan.
Ce déséquilibre ne date pas d’hier. À la fin des années 1990, Pékin a compris que dépendre des technologies américaines menaçait son indépendance. La Chine a alors bâti sa propre filière, presque à partir de rien : systèmes d’exploitation, bureautique, puis ses propres équivalents de YouTube, Twitter ou Facebook. Vingt-cinq ans plus tard, Huawei vend des smartphones conçus presque entièrement avec des technologies chinoises, sous HarmonyOS, un système que beaucoup jugeaient impossible à imposer face à Android. Dans le même temps, l’Europe n’a pas fait émerger de filière comparable.
« À la fin des années 1990, je travaillais pour Microsoft en Asie. En Europe, on adoptait les PC et leurs logiciels avec gourmandise. En Chine, la réserve était déjà forte : pas question d’installer Windows et la suite Office partout. Les Chinois avaient compris que ces outils pouvaient créer une dépendance très forte, et ils voulaient s’en affranchir. Chez Microsoft, on pensait qu’ils n’y arriveraient pas. »
Christophe Aulnette, Senior Operating Partner et ancien dirigeant de Microsoft à Seven2
De la dépendance économique au risque de coupure
Longtemps, le problème est resté économique : la valeur créée par le numérique se captait ailleurs. Il change aujourd’hui de nature et devient un problème d’accès.
Le cas de Nicolas Guillou l’illustre. Ce juge français de la Cour pénale internationale fait l’objet de sanctions américaines visant la Cour. Conséquence : il a perdu l’accès aux services numériques américains et aux cartes Visa et Mastercard, le tout sans aucune décision de justice.
« Un magistrat français a été coupé de la totalité de ses services numériques pour avoir fait son travail, sans la moindre décision judiciaire. Je ne vois pas ce qu’il faut de plus pour entendre les sirènes d’alarme : nous sommes tous exposés. »
Matthieu Hug, CEO de Tilkal
En juin 2026, le risque s’est propagé à l’IA. Sur injonction de l’administration américaine, Anthropic a désactivé en quelques heures deux de ses modèles les plus avancés, Mythos 5 et Fable 5, pour l’ensemble de ses utilisateurs, avant d’en rouvrir l’accès à un cercle restreint d’acteurs américains. Les Européens, eux, sont mis à l’écart. Pour la première fois, une coupure longtemps évoquée comme une hypothèse est devenue un fait.
Ces pratiques s’appuient sur un cadre juridique ancien. La section 702 du FISA, la loi américaine sur le renseignement étranger, permet aux services américains d’exiger l’accès aux données traitées par des entreprises américaines, partout dans le monde, sans que celles-ci puissent le révéler. Le Cloud Act, plus connu que le FISA, complète ce dispositif. Pour une organisation européenne, l’existence de ce dispositif revient à placer une partie de ses données sous une loi étrangère, sans recours possible.
Ce qui change n’est donc pas tant la logique que la manière. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, cette puissance s’exerce ouvertement : droits de douane imposés aux partenaires européens, contestation des règles européennes sur le numérique, sanctions visant la Cour pénale internationale. Les relations avec les alliés passent d’un cadre multilatéral à des négociations bilatérales et transactionnelles.
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L’arrivée de l’IA dans les outils et process des organisations n’a pas amélioré la situation. Avec les agents IA (des outils capables d’exécuter des tâches de façon autonome), la technologie ne se contente plus d’outiller l’entreprise : elle opère directement certains de ses processus. La dépendance devient dès lors opérationnelle.
Mais elle devient aussi financière. Un logiciel classique avait un coût de possession à peu près prévisible : une licence, de la maintenance et, de temps en temps, une hausse de tarifs à absorber. L’IA, elle, est facturée au token, l’unité de texte traitée par le modèle. Son coût varie avec l’usage, et personne ne sait ce qu’il sera dans deux ans.
« Lors d’un événement récent, deux directeurs techniques de grandes entreprises expliquaient qu’ils n’avaient presque plus de développeurs : des agents d’IA font désormais le travail. Mais toutes ces couches d’agents reposaient sur un seul fournisseur, avec une incertitude totale sur le coût du token. La dépendance est énorme, et son prix reste inconnu. »
Christophe Aulnette, Senior Operating Partner et ancien dirigeant de Microsoft à Seven2
Or ces fournisseurs sont aujourd’hui largement déficitaires. Leur stratégie rappelle celle d’Amazon au début des années 2000 : vendre à perte le temps de dominer le marché, puis augmenter les prix. Les investissements annoncés dans les infrastructures, jusqu’à 500 milliards de dollars pour le seul projet Stargate, devront tôt ou tard être rentabilisés.
Garder la possibilité de changer de modèle
Dans un tel contexte, que peut faire l’Europe ?
Abandonner les technologies américaines n’est ni possible ni souhaitable à court terme : l’Europe ne produit ni les puces ni la plupart des grands modèles qui dominent le marché. L’enjeu est de retrouver le choix.
L’IA offre une ouverture.
La Chine a pris un parti stratégique opposé à celui des États-Unis en diffusant ses modèles en open source, c’est-à-dire avec un code accessible et réutilisable. Les organisations européennes peuvent héberger ces modèles chez elles ou chez un acteur comme Mistral AI, et préparer ainsi leur réversibilité.
Cette stratégie suppose une règle simple : la confiance zéro (zero trust) envers tous les fournisseurs. Les modèles chinois ne sont pas plus sûrs que les modèles américains. Mais leur code ouvert peut être analysé, y compris avec des outils d’IA, ce que ne permettent pas les modèles fermés.
La chaîne de valeur de l’IA n’est d’ailleurs pas figée. Les modèles de langage se banalisent : pour la plupart des usages courants, des modèles open source font aussi bien que les plus connus.
La valeur pourrait se déplacer vers les agents spécialisés par métier et vers les services de déploiement, deux terrains où les acteurs européens ont une carte à jouer. Le marché reste un oligopole, pas un cartel : les géants empiètent sur le terrain les uns des autres, et cette incertitude crée des opportunités.
« Entre les États-Unis et la Chine, l’Europe dispose d’un espace de jeu. Nous pouvons apprendre l’IA avec les outils américains, qui restent aujourd’hui les meilleurs, tout en installant progressivement des modèles open source hébergés chez nous. Si le travail est bien fait, nous pourrons basculer de l’un à l’autre d’un claquement de doigts d’ici un ou deux ans. C’est la bataille d’aujourd’hui, pas une hypothétique bataille de demain. »
Matthieu Hug, CEO de Tilkal

Ce qui manque à l’Europe : des acheteurs
Pour peser, l’échelle pertinente est européenne. Un marché de 450 millions d’habitants au pouvoir d’achat élevé peut imposer ses conditions d’accès, là où chaque pays isolé négocie seul et sans levier. À 27, l’alignement reste toutefois difficile, d’où l’idée d’une coalition plus restreinte de cinq ou six pays.
« Bâtir une souveraineté européenne suppose d’accepter de renoncer à une part de souveraineté nationale. Les laboratoires d’IA dans un pays, les processeurs dans un autre, les batteries ailleurs : il faut cesser de saupoudrer nos efforts et constituer une véritable coalition. »
Christophe Aulnette, Senior Operating Partner et ancien dirigeant de Microsoft à Seven2
Le financement de l’innovation, lui, existe. Ce qui fait défaut, en revanche, ce sont les achats : les États, les grandes entreprises et les institutions européennes achètent encore très peu de solutions européennes. Selon l’étude Asterès pour le Cigref, environ 264 milliards d’euros partent chaque année vers les fournisseurs américains de cloud et de logiciels.
L’interopérabilité peut changer la donne. Le Digital Markets Act (DMA) impose déjà aux grandes plateformes d’ouvrir certaines interfaces, ce qui permet de remplacer une brique par une autre. Mais encore faut-il que les organisations donnent leur chance aux solutions européennes et les choisissent en priorité dès que cela est possible.
Ce changement de vision est aussi indispensable que complexe, tant les solutions bureautiques américaines dominent le Vieux Continent depuis plus de vingt ans.
N’attendez pas l’électrochoc
Chez les spécialistes, la bascule ne fait plus débat. Mais dans les entreprises et les administrations, le mouvement reste encore lent.
« Nous restons attachés à l’idée d’un grand marché mondial ouvert, alors que l’Europe est quasiment la seule à en jouer le jeu. Il faudra accepter de changer nos règles et notre logiciel mental. Comme pour le climat, le jour où l’électrochoc surviendra, il sera probablement trop tard. »
Matthieu Hug, CEO de Tilkal
Agir ne veut pas dire tout transformer d’un coup. Une organisation peut déjà identifier ses dépendances, rendre substituables les briques où cela a du sens et garder la possibilité de changer de modèle d’IA. C’est une question de performance, mais aussi de responsabilité : celle de décider soi-même de son avenir.